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L’implication avérée des fabricants de tabac dans la contrebande

L’industrie du tabac dénonce officiellement la contrebande mais elle en est directement à l’origine.

 

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Les documents internes des fabricants de tabac, rendus publics par décision de justice, ont révélé que les fabricants de tabac organisent les réseaux de contrebande dans différents pays et régions du monde (Canada, Colombie, Chine, Asie du Sud Est, Europe, Moyen Orient, Afrique, etc) en considérant cette contrebande comme partie intégrante de leurs activités afin d’accroître leurs profits.

Un responsable de BAT (le fabricant des Lucky Strike) de 1989 déclarait ainsi, dans une lettre, à ses associés à Taïwan : « Nos progressions résultent essentiellement des importations illégales de nos marques en provenance de Hong Kong, Singapour, le Japon, etc, pour lesquelles aucun droit n’a été payé. »

En 1999, Leslie Thomson, directeur d’une filiale de RJR (le fabricant des Camel),  a été condamné aux Etats-Unis et en février 2000 au Canada pour avoir organisé la contrebande entre les deux pays.

Enfin, après deux années d’enquête par l’Office Européen de Lutte Anti-Fraude (OLAF), la Commission européenne, suivie par d’autres Etats membres, porte plainte le 6 novembre 2000 aux Etats-Unis contre Philip Morris, RJR et Japan Tobacco International pour « blanchiment d’argent « et « crime organisé ». Les cigarettiers ont préféré passer une transaction avec la Commission européenne pour éviter un procès.

Les accords signés en 2004, 2007 et 2010, entre l’Union européenne et les 4 majors portent sur près de 2 milliards de dollars au total pour lutter contre le commerce illicite de tabac. Il est important de noter que ce qui était initialement une transaction, destinée à éviter un procès et une condamnation retentissante des fabricants impliqués dans la contrebande, s’est transformée en un partenariat noué avec une institution prestigieuse.

De nombreux autres exemples illustrent cette implication des fabricants de tabac et leurs responsabilités dans ce marché noir.

Un article de Lyon Capital[1] fait notamment état d’une enquête menée en 2009 par le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ), intitulée « Tobacco Underground »[2] qui présente quelques illustrations de l’implication des majors du tabac en Ukraine ou encore en Pologne dans la contrebande.

« On y découvre notamment qu’en Ukraine la production de cigarettes a augmenté de 30 % entre 2003 et 2008. En 2008, 30 milliards de cigarettes étaient ainsi produites en trop, compte tenu de la consommation nationale, par les compagnies. Ces cigarettes étaient alors “perdues” volontairement par les industriels, pour alimenter le marché noir de l’Union européenne. » 

Il en est de même pour la Pologne, où la production de cigarettes a augmenté depuis 2003, alors que les ventes de cigarettes étaient en baisse.

Par ailleurs, les journalistes démontrent comment les cigarettiers ont complexifié le phénomène de contrebande et sont amenés à créer des cigarettes spécialement destinées au marché illégal. Ces cigarettes s’appellent les « cheap whites » ou « illicit whites ».

« Contrefaçon en Chine, mafia à Chypre ou au Monténégro, cartels de drogue au Panama, la contrebande s’est internationalisée et confondue. Dans les paradis fiscaux, des compagnies de tabac émergent et produisent des cigarettes en toute légalité, mais seulement destinées au marché illégal. Ce sont les illegal whites. Ainsi, la marque Jin Ling, appartenant à la Baltic Tobacco Company, produit des cigarettes dans la zone détaxée de Kaliningrad, en Russie, destinées au marché noir européen. En parallèle, l’industrie du tabac garde toujours un pied dans le marché noir mondial, et ferme souvent les yeux sur les “pertes” de cigarettes sur tous les continents. »

Une enquête de Médiapart[3], réalisée par les mêmes journalistes, mentionne également la présence de Philip Morris au Monténégro qui jouerait un rôle dans la contrebande sur le marché européen.

« Selon la police européenne, qui a enquêté sur le crime organisé au Monténégro entre 2010 et 2012, des millions de cigarettes transitent chaque année illégalement du Monténégro vers la Grèce. Une fois arrivées dans l’Union européenne, ces cigarettes sont destinées au marché noir. Si les quantités saisies restent inférieures au réseau mafieux des années 1990 – la « Monténégro Connection » -, le schéma semble se reproduire, sous les yeux de Philip Morris, installé au Monténégro depuis 2007. »

En Syrie et au Moyen-Orient, l’Office européen de lutte antifraude (Olaf) mène actuellement une investigation contre Japan Tobacco International, soupçonné de contrebande.

 


[1] Lyon Capitale, « Comment l’industrie du tabac alimente la contrebande », par Mathieu Martinière et Robert Schmidt, 13 juin 2013 http://www.lyoncapitale.fr/Journal/France-monde/Actualite/Europe/Comment-l-industrie-du-tabac-alimente-la-contrebande

[2] http://www.icij.org/project/tobacco-underground

[3] Mediapart, « Interpol est mis en cause pour être financé par l’industrie du tabac », par Mathieu Martinière et Robert Schmidt, 28 octobre 2013