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L’affaire Jacques Tati

L’affaire Jacques Tati

Une manœuvre des industriels du tabac par agences de publicité et agences de relations publiques interposées

Le 27 janvier 2011, une proposition de loi est débattue en séance publique à l’Assemblée Nationale. Quelques mois auparavant, Didier Mathus, député de Saône et Loire, dépose une loi « visant à concilier la préservation de l’intégrité des œuvres culturelles et artistiques avec les objectifs de la lutte contre le tabagisme »
La manœuvre est étonnante : le texte, signé par plus de 200 députés, est porté par des députés de la commission des affaires culturelles au lieu de passer par une commission des affaires sociales, où les questions de santé publiques sont habituellement débattues.

Le texte parle de « dérive » qui « conduit à la suppression d’éléments importants de l’histoire culturelle« , ou encore de « dispositions [qui] pourraient être le prétexte d’une censure des romans faisant référence au tabac ». 
« Ainsi, une telle application de la loi du 10 janvier 1991 aux œuvres culturelles a conduit à une véritable autocensure de la part des services juridiques et de communication des entités concernées, illustrant la crainte injustifiée de poursuites judiciaires qui seraient motivées par les dispositions en cause. »

 

À l’origine, une succession de polémiques « orchestrées »

En 2009, dans un laps de temps de quelques mois, apparaissent plusieurs affaires de « censure » qui créent une véritable « polémique » dans laquelle les associations de lutte contre le tabagisme font l’objet de critiques violentes et sont accusées d’être liberticides et hygiénistes.

La polémique débute avec l’affaire de la pipe de Jacques Tati sur les affiches de la cinémathèque française, organisatrice de l’exposition.
En effet, la régie publicitaire « Métrobus » décide de remplacer la pipe de Jacques Tati par un ridicule moulin à vent jaune, et ce, soi-disant par crainte de la loi Evin et des procès qu’intenteraient les associations à son encontre. 

D’autres incidents se produiront dans les semaines qui suivent :

  • Le gommage de la cigarette d’Audrey Tautou incarnant Coco Chanel ou de Gainsbourg sur des affiches de film ;
  • Le gommage de la cigarette d’Alain Delon sur une photo datant de 1966 et utilisée en 2009 pour une publicité de parfum de la maison Dior ;
  • Et bien d’autres encore (Chirac, etc.).

 

Une manœuvre des industriels du tabac par agences de publicité et agences de relations publiques interposées

 

Les « censures » Tati, Coco Chanel et Gainsbourg dans le métro sont le fait, en première ligne, de l’agence Métrobus et de l’Agence pour la régulation de la publicité professionnelle (ARPP) qui ont soudainement décidé d’adopter une interprétation extrêmement rigoriste de la loi Evin.
Ces deux agences sont loin d’être dépourvues de conflit d’intérêts en la matière. Métrobus, la régie publicitaire gérant le parc d’affichage de la RATP et des transports parisiens, appartient au grand groupe Publicis, un des plus grands groupes de communication au monde.
A travers sa filiale Publicis Consultants, agence de lobbying, et à travers son agence de communication Leo Burnett, Publicis détient aussi le portefeuille de Philip Morris, détenteur de Marlboro, L&M, Virginia Slims, etc.

Leo Burnett, à travers sa vice présidente Carla Michelotti, est très active au sein du lobby International Advertising Association, qui prône un assouplissement voire une suppression des interdictions de publicité au profit de la responsabilité des annonceurs et des agences.  

L’ARPP, quant à elle, est le lobby français du monde de la publicité, veillant à la déontologie des campagnes publicitaires en France et demandant à ce titre la levée ou l’assouplissement des interdictions de publicité, notamment au sujet du tabac.

Dès le lancement de la polémique par Métrobus et l’ARPP, leur objectif était clairement affiché. Dans son communiqué de presse du 16 avril 2009 [1], Métrobus commence ainsi : « A la suite de la polémique soulevée par la demande de Métrobus de masquer la pipe de Jacques Tati sur l’affiche publicitaire de la Cinémathèque française, etc. » En fait, au moment où ce communiqué paraît, il ne peut y avoir de polémique. Les articles rendant compte de la « censure » paraissent le jour même, et la polémique ne prendra forme que dans les jours qui suivent. 

Par ailleurs, il faut noter qu’Isabelle Ockrent, directrice de la communication de la RATP (Métrobus exploite la publicité du réseau RATP) depuis 2008, était anciennement directrice de la communication de la Seita puis d’Altadis.

Dans ce même communiqué, Métrobus « se réjouit d’entrevoir la possibilité d’un assouplissement de la loi Evin comme le réclame Jean-Pierre Teyssier, Président de l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (ARPP) ». « Assouplissement » étant bien entendu un euphémisme pour « affaiblissement ».

Cette altération de la pipe de Tati était en fait la meilleure façon d’attirer l’attention du public sur cette pipe – on ne voit plus que l’objet jaune sur l’affiche, alors que la pipe passe autrement presque inaperçue, tant elle est une composante iconographique indissociable du personnage Hulot.

Pour chacune des affaires, le scénario était le même :

  • Choisir une photo ou un visuel représentant un personnage historique avec une cigarette ou connu pour avoir fumé ;
  • « Censurer » l’objet que l’on ne saurait voir, soit disant au nom de la Loi Evin et pour se prémunir d’une action en justice des associations de lutte contre le tabagisme qui n’ont jamais engagé un tel type de procédure ;
  • Faire en sorte que cela se sache en faisant largement relayer le « scandale » par la presse en insistant sur la notion d’atteinte à la liberté d’expression, à laquelle les journalistes sont tout particulièrement sensibles ;
  • Faire passer une loi de santé publique pour une mesure liberticide et conclure à la nécessité de sa révision.

 

[1] Communiqué de presse « A propos de la campagne de la Cinémathèque française consacrée au cinéaste Jacques Tati : Métrobus applique la Loi Evin », Métrobus, 16 avril 2009 

 

Tout en attaquant la loi Evin, une campagne de dénigrement public des associations est orchestrée

L’objectif non moins important de cette opération, était de discréditer aux yeux du public et des décideurs politiques la lutte contre le tabagisme et dénigrer ses responsables, que les cigarettiers désignent systématiquement comme « les anti-tabac », ou simplement « les antis ».

Pourtant, aucune des associations mandatées pour veiller à l’application de la Loi Evin n’a entrepris la moindre démarche ayant pour objet de « censurer » une œuvre culturelle et/ou artistique quelle qu’elle soit. Ces organisations ont été implicitement mises en cause dans la presse sans que rien, aucun fait ni aucune preuve ne puisse étayer ces accusations. 

La réaction des médias et de l’opinion sera violente : de nombreux débats, éditoriaux auront lieux, condamnant l’atteinte à la liberté d’expression et la remise en question du dispositif de la loi Evin.

Après chaque « censure », des voix s’élèveront de façon systématique pour demander un « assouplissement » de la loi Evin, à commencer par l’ARPP [1] [2].
Les médias contribueront à amplifier la polémique. Ils ne relèveront pas la non implication des associations de santé publique dans les opérations de censure. Dans le traitement de chacune des affaires, ils manqueront d’objectivité, et iront même jusqu’à présenter l’information partiellement [3].

Ces campagnes de dénigrement ont produit des effets qui persistent dans les esprits, encore aujourd’hui.
L’inclusion de cette exception était non seulement inutile mais de surcroît dangereuse car elle ouvrait la voie à toutes sortes de contournements possibles et ceci était bien l’objectif recherché.


[1] La Croix « La cigarette de Chanel censurée dans le métro », 22 avril 2009

[2] Nouvel Obs, « Le tabac, bête noire de la publicité », 19 novembre 2009

[3] Jacques Tati, Coco Chanel : la construction d’un récit médiatique, Marie Bessieres, responsable communication, Caméra Santé

 

Une proposition de loi inutile et dangereuse

La Loi Evin, comme l’avait confirmé Claude Evin, ne s’applique pas lorsqu’il n’y a pas de « propagande ou publicité » ; ceci est le cas des œuvres culturelles et artistiques n’ayant pas pour objet de faire de la propagande ou de la publicité en faveur du tabac; cette proposition de loi était donc « sans objet ».

Cette proposition de loi avait non seulement pour objet d’affaiblir la Loi Evin mais surtout pour conséquence de donner à l’industrie du tabac de nouvelles possibilités pour assurer la promotion de ce produit en utilisant des œuvres « dites » artistiques ou culturelles comme vecteurs publicitaires. 

L’insertion qui était proposée dans le texte de loi visait à soustraire à l’interdiction les œuvres artistiques ou culturelles « non financées directement ou indirectement par l’industrie du tabac ». Or compte tenu du fonctionnement de l’industrie du tabac qui agit par société écran, cette condition constituait la porte ouverte à toutes formes de publicités.

Au moment des 20 ans de la Loi Evin, l’objectif était également d’amoindrir l’exemple français au niveau international alors même que d’autres pays prenaient la France comme modèle dans leur législation d’interdiction de la publicité.
Bien que le projet de loi ait été abandonné, peu de titres de presse ont relevé la tentative de manipulation de l’industrie du tabac.

Dossier complet sur l’affaire des censures à lire ici

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