Pourquoi les agriculteurs cultivent-ils la feuille de tabac ? Cas de l’Afrique

L’Afrique subsaharienne est une région devenue un producteur majeur et de plus en plus important de feuilles de tabac pour le marché mondial. Au cours de la dernière décennie, la production de feuilles de tabac a fortement évolué des pays à revenu élevé vers le continent africain. Cette augmentation est largement due aux récits de prospérité économique de l’industrie tant pour les recettes publiques que pour les moyens de subsistance des producteurs de tabac. Cependant, des preuves empiriques de plus en plus nombreuses montrent que la plupart des petits exploitants des principaux pays producteurs de feuilles de tabac comme le Malawi et la Zambie réalisent peu de profits, et mettent en péril leur développement et leur avenir en cultivant du tabac[1].

La Convention Cadre de l’OMS pour la lutte-antitabac prévoit une diminution de la consommation de tabac et elle prend en considération, notamment dans son article 17, la nécessité de trouver des moyens de subsistance alternatifs pour les planteurs actuels de tabac.[2] . Dans cette perspective, il est donc essentiel de comprendre pourquoi des agriculteurs se sont mis à la culture du tabac et ce qui les amène à poursuivre cette activité. Une publication publiée dans Nicotine and Tobacco Research[3], présente les résultats d’une telle recherche dans trois pays d’Afrique (Kenya, Malawi, Zambie). Ces résultats sont  issus des données primaires d’enquêtes réalisées auprès de ces planteurs dans ces pays.

La plupart des agriculteurs se mettent à la culture du tabac parce qu’il s’agit d’un marché structuré où l’on fait miroiter des revenus conséquents ; l’activité apparaît non seulement économiquement viable mais même lucrative. Ceci conduit les planteurs à un arbitrage souvent défavorable à l’égard de cultures vivrières. Ce constat dans les pays étudiés ne diffère pas d’études précédentes réalisées par exemple en Indonésie.

Dans l’étude 77% des agriculteurs ont commencé parce qu’ils pensaient que c’était très lucratif, que c’est la seule culture économiquement viable.

Les planteurs sont notamment sensibles à l’avance qui leur est faite. Il s’agit ainsi d’un crédit que leur accordent les sociétés acheteuses de feuilles / L’industrie du tabac et que les agriculteurs doivent rembourser lorsqu’ils vendent les feuilles. Ils sont alors tenus de vendre exclusivement leur récolte à cette société et ne sont dès lors pas en mesure de négocier des prix d’achats conséquents. Ce système tient les planteurs lesquels se trouvent de fait liés dans le temps. Cette réalité n’est cependant pas homogène selon les pays.

Par exemple, au Kenya, dans l’est de l’Afrique, 21% des participants dans le comté de Meru ont commencé à cultiver du tabac, du fait de ce mécanisme contre moins de 4%.

A cela s’ajoute un processus d’habitude qui explique la poursuite de cette activité une fois les agriculteurs engagés dans cette culture. Ainsi plus de 3 planteurs sur 4 indiquent cultiver du tabac par habitude.

Cette recherche souligne deux enseignements majeurs :

  1. Pour parvenir à une reconversion des planteurs de tabac vers des activités alternatives, ils convient non seulement qu’elles soient viables économiquement mais également qu’elles se rattachent à des marchés organisés susceptibles de rassurer les planteurs ; En dépit du mirage que constitue à bien des égard la culture du tabac, le fait de pouvoir avoir un débouché garanti constitue un obstacle à la reconversion vers une autre activité si cette dernière n’offre pas des garanties similaires.
  2. Le deuxième enseignement porte sur le poids de l’interférence de l’industrie du tabac dans les politiques publiques à travers l’instrumentalisation des planteurs de tabac.

Pour aller plus loin


[1] Makoka, Donald et al. “Costs, revenues and profits: an economic analysis of smallholder tobacco farmer livelihoods in Malawi.” Tobacco control vol. 26,6 (2017): 634-640. doi:10.1136/tobaccocontrol-2016-053022

[2] Les Parties s’efforcent, en coopérant entre elles et avec les organisations intergouvernementales internationales et régionales compétentes, de promouvoir, le cas échéant, des solutions de remplacement économiquement viables pour les cultivateurs, les travailleurs et, selon qu’il conviendra, les vendeurs.

[3] Adriana Appau, PhD, Jeffrey Drope, PhD, Fastone Goma, PhD, Peter Magati, PhD, Ronald Labonte, PhD, Donald Makoka, PhD, Richard Zulu, MPhil, Qing Li, MA, MEd, Raphael Lencucha, PhD, Explaining Why Farmers Grow Tobacco: Evidence From Malawi, Kenya, and Zambia, Nicotine & Tobacco Research, , ntz173, https://doi.org/10.1093/ntr/ntz173