Suisse : l’eldorado des cigarettiers au cœur de l’Europe

Outre son fromage et son chocolat dont la Suisse vante souvent la qualité à travers le monde entier, un autre produit, tout aussi populaire mais bien moins mis en avant est exporté massivement de la Suisse : ses cigarettes. En 2016, la Suisse a produit 34,6 milliards de cigarettes, soit près de deux milliards de paquets dont près de 75% ont été exportés,

Dans son dernier rapport, l’ONG Public Eye révèle le jeu des compagnies de tabac suisses pour compenser leurs pertes sur les marchés européens. Ils peuvent légalement exporter des cigarettes dont les compositions ne respectent pas les obligations européennes. Aussi bien en teneur en nicotine, présence d’aromes attractifs etc. ce qui entraîne une dépendance accrue chez les consommateurs. Les cigarettes suisses vendues en Afrique, particulièrement populaires au Maroc, sont encore plus toxiques que celles vendues dans l’Union européenne.

L’intérêt est d’autant plus grand pour les géants du tabac que le nombre de fumeurs sur le continent africain devrait massivement augmenter. Alors que 80% des fumeurs vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, l’Organisation mondiale de la Santé estime actuellement à 77 millions le nombre de fumeurs en Afrique. Un chiffre fatalement en hausse dans l’avenir au vue de la démographie du continent. L’OMS prévoit que d’ici à 2025 ces chiffres augmenteront de près de 40% par rapport à 2010, soit la plus forte augmentation à l’échelle mondiale. Entre 1980 et 2016, la consommation de tabac a déjà augmenté de 52% en Afrique.

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55% des cigarettes fumées au Maroc sont importées, en majorité de Suisse, puis de Turquie.

Des analyses de ces cigarettes exportées ont été effectuées à l’Institut de Santé au Travail (IST), à Lausanne, qui dépend du CHUV et fait partie du réseau de laboratoires validés par l’OMS.  Au Maroc, où 2 900 tonnes de cigarettes suisses ont été exportées en 2017, les chercheurs ont rapporté que : « Un échantillon de la marque Winston comporte plus de 16.31 milligrammes de particules totales par cigarette, contre 10.5 pour des Winston Classic achetées à Lausanne. Pour la nicotine, la différence entre les cigarettes commercialisées au Maroc et en Suisse est particulièrement frappante : 1.28 milligramme par cigarette pour des Camel «Swiss made» vendues au Maroc, selon les résultats de l’IST, contre à peine 0.75 milligrammes pour des Camel Filters vendues en Suisse. Pour le monoxyde de carbone, (qui a pour effet de réduire la quantité d’oxygène circulant dans le sang), les valeurs sont aussi très différentes selon qu’on fume une Winston Blue au Maroc (9.62 milligramme par cigarette) ou en Suisse (5.45 milligramme). Malgré l’appellation rassurante, fumer des Camel light à Casablanca revient à consommer des cigarettes plus nocives que des Camel Filters à Lausanne. » Ces données sont cependant à relativiser car les analyses sont effectuées par des machines et ne reflètent pas le comportement humain ou le mécanisme de compensation lorsque les teneurs en nicotines sont plus faibles.

Au de-là de la toxicité encore plus importantes des cigarettes suisses exportées, les taux mesurés pas les chercheurs ne concordent pas avec ceux indiqués sur le paquet de cigarettes. C’est particulièrement le cas des valeurs de nicotine contenue dans les cigarettes marocaines: les Winston en contiennent près de 1,5 milligramme, alors qu’elles affichent le chiffre de 1 mg. Ce ne serait pas la première fois que l’industrie du tabac mentirait sur la composition de ses produits (Cf l’affaire du Filtergate dénoncé par le CNCT).

À ce jour, la Suisse continue de bénéficier d’un avantage juridique, et donc commercial, par rapport à ses voisins européens, en particulier l’Allemagne, les Pays-Bas et la Pologne, qui sont les trois plus gros exportateurs de cigarettes de l’UE. Contrairement aux États membres de l’Union européenne, la Confédération n’est pas obligée de respecter les « règles de fabrication » édictées par la Commission européenne. Eldorado européen pour les cigarettiers et au de-là de cette affaire, les mesures de réduction de la consommation de tabac en Suisse sont très faibles et un changement de politique ne semble pas être à l’ordre du jour étant donné que l’influence du lobby tabac dans le pays. On peut parler d’une  armée de lobbyistes qui s’affèrent sans relâche pour faire pression auprès des politiques au Parlement suisse.

Dans ce pays, la publicité pour le tabac est toujours autorisée, Une initiative populaire a été lancée en mars 2018 pour interdire toute forme de publicité pour le tabac qui atteint les enfants et les jeunes. Cette initiative répond au refus du Parlement de légiférer à ce sujet.

Même remodelée, après un premier échec en 2016, la loi sur le tabac proposée par le Conseil fédéral divise toujours. Le Parlement ne cesse de renvoyer la balle au Conseil en exigeant que la mention concernant l’interdiction de la publicité soit retirée. Les parlementaires se cachent derrière des arguments économiques en invoquant la liberté de commerce et de publicité au titre que toute autre entreprise et démentent le lien entre publicité et consommation.

Ce reportage réalisé par Temps Présent expose parfaitement l’ingérence du lobby tabac dans les décisions politiques des parlementaires suisses en matière de mise en place de législations anti-tabac.

Fortement implantée en Suisse (Philip Morris, British American Tobacco et Japan Tobacco International ont leur siège dans le pays), l’industrie du tabac peut compter sur un important soutien de sa classe politique. Sa fiscalité avantageuse, sa réglementation libérale est très appréciée par l’industrie et offrent un cadre idéal pour exercer son lobby.

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Siège de Philip Morris International (PMI) à Lausanne en Suisse

Si les solutions pour combattre le tabagisme sont connues, les parlementaires restent inactifs sur le sujet. Intérêts privés, lobbying, influence, etc. Nombre de figures politiques siégeant au parlement contestent toutes mesures de prévention et de promotion de la santé en ce qui concerne le tabac. Comme on le voit dans la vidéo, certains parlementaires vont même jusqu’à contester la toxicité immédiate de la cigarette et les études à ce sujet alors que 9500 personnes meurent chaque année des conséquences du tabagisme en Suisse, 700 000 en Europe et plus de 7 millions dans le monde.